02 98 39 62 25
Contact Fax (sur rendez-vous) :
09 50 04 32 70
Siège social : 5 Hent Meneyer, 29 950 Gouesnac'h, France.
Correspondance : 2 impasse de Kervégant, 29 350 Moëlan sur mer, France.

Histoire de notre navigation à bord du Bélem, trois-mâts à voile…

     Un trois- mâts barque Français du 19ème siècle, de 1896, soit le plus vieux d’Europe, classé monument historique, pour un voyage dans le temps, et affronter une tempête en Bretagne…

     « Cette nuit le vent s'est à nouveau levé sur la Cornouaille bretonne. J'ai été réveillé par le claquement des volets de mon atelier au 2ème étage. Je suis donc monté pour les fermer. En ouvrant la fenêtre, j'ai respiré une bonne bouffée de ce vent marin et tiède qui m'a fouetté le visage, les nuages couraient rapides dans le ciel et j'entendais au loin le meuglement de la « vache », balise sonore à l'entrée du port de Brigneau. J'ai eu alors une furieuse envie de me trouver sur le Bélem comme il y a deux semaines alors que la tempête faisait rage.



Le Bélem, Philip Plisson
photo de Philip Plisson à retrouver dans nos pages partenaires, site web www.plisson.com


     Le Bélem est un superbe trois mâts vieux de plus de cent ans, voilier du 19ème siècle qui rapportait alors du cacao du Brésil. Le nom qui lui fut donné est celui d'une ville située dans l'estuaire de l'Amazone, à sa sortie dans le grand Océan Atlantique.

     Il y a deux semaines, j'étais donc sur ce vaisseau au large des côtes bretonnes pour gagner Nantes son port d'attache. Et mous naviguions jours et nuits par un temps magnifique, grandiose et effrayant, vent force 10 (soit 130 km/heure) au milieu de vagues de 7 à 8 m de haut. Nous n'avons pratiquement pas vu le soleil pendant 4 jours.

     Par instant nous ne voyions même pas le ciel, la hauteur des vagues était telle qu'elles nous le cachaient, nous ne voyions que l'eau grise et verte qui devenait notre seul horizon. Nous ne pouvions marcher que les jambes largement écartées et devant toujours avoir une prise pour la main pour s'y accrocher, les vagues balayaient le pont et remplissaient nos bottes. Nous étions parfois 20 à tirer sur un seul cordage pour pouvoir manœuvrer les voiles.

     Quand nous avions quelques moments où le vent faiblissait un peu, certains montaient dans la mâture pour « ferler » (c’est-à-dire entourer les voiles) sur les vergues. Comme nous naviguions de jour et de nuit nous devions faire le « quart » c'est à dire à tour de rôle être sur le pont toutes les 4 heures, mais nous pouvions aller dormir, il était alors très difficile de se déshabiller et de monter dans sa couchette, jetés d'un bord à l'autre de la toute petite cabine par les mouvements du navire. Une fois allongé, je tentais de me maintenir en place en me bloquant d'un côté contre la paroi en y appuyant la hanche et de l'autre côté sur le rebord de la couchette avec un genou replié.

     Pour prendre les repas, c'était encore plus difficile car tout valsait sur la table, il fallait tout retenir en même temps. Se cramponner pour ne pas être éjecté du banc et maintenir ses couverts, assiette et gobelet. Pour que les assiettes ne glissent pas trop, l'astuce était de mettre une nappe de papier légèrement mouillée à l'emplacement de l'assiette et de la poser à cet endroit.

     L'autre grande difficulté était de descendre les plats ou la soupe par une échelle, la cuisine étant au niveau du pont supérieur et le réfectoire en dessous.

     Un jour nous avons été longuement escortés par une troupe de dauphins nullement gênés par la violence des vagues. Ils longeaient le navire effectuant des bonds élégants hors de l'eau pour se faire remarquer, sans nul doute, ils doublaient le bateau passant devant la proue, plongeaient dessous et resurgissaient à nouveau, un vrai plaisir de les regarder faire…

     La première nuit nous avons donc navigué sans interruption, jusqu'au large de Penmarch (là où a coulé le chimiquier l'Érika). Le quart de 2 heures à 4 heures du matin a été dur, le temps s'étant encore détérioré, le vent soufflant de plus en plus fort et la météo annonçant la tempête, il a fallu réduire la voilure, une manœuvre très délicate. Au matin nous avions conservé qu'un petit hunier, la brigantine et un foc. La météo annonçant toujours pire pour les heures à venir et surtout la nuit suivante. Le capitaine Cornil nous dirigea entre l'île de Groix et la côte pour nous mettre un peu à l'abri du vent. L'ancre fut jetée et nous fûmes protégés pour la nuit. En réalité, on devait gagner Belle Ile pour cette deuxième nuit, mais le commandant ayant jugé la chose trop dangereuse, nous fûmes immobilisés pour de longues heures entre Groix et Lorient. Une relative accalmie nous permit de repartir pour se diriger vers Belle Ile mais le vent nous étant contraire (Sud, Sud-Ouest), nous devions absolument nous éloigner des côtes, nous avons dû nous diriger très loin vers le large pour pouvoir revenir avec un vent arrière sans risque d'être précipités par la dérive sur la côte rocheuse.

     Le soir nous étions sous la protection de Belle Ile en compagnie de nombreux autres gros navires, pétroliers ou portes-containers qui bien que 4 à 5 fois plus gros que nous et plus modernes avaient crûs bon de venir eux aussi se mettre à l'abri d'une tempête annoncé pour cette nuit. Cette fois c'est à l'aide de deux ancres au bout de 250 m d'énormes chaînes que le Bélem fut amarré.

     Le lendemain matin après quelques heures d'attente et de réflexion, le commandant décida de repartir, étant les seuls à avoir pris cette décision, les autres gros bateaux restant sur place, nous n'étions qu'à moitié rassurés. Heureusement dans la journée le vent tourna Nord, Nord-Ouest, orientation plus favorable pour revenir, nous nous étions à nouveau éloignés vers le large, en direction de l'estuaire de la Loire, qui devait nous conduire jusqu'à Nantes.

     Au large de l'estuaire un pilote dans une puissante vedette vint nous chercher pour guider le bateau à l'intérieur de l'estuaire jusqu'au port. Abordage impressionnant de la vedette contre la coque du Bélem et montée acrobatique du pilote à bord au milieu de ces flots déchaînés. La vedette repartie comme une torpille vers la côte. A mesure que nous rentrions dans l'estuaire, les flots se calmèrent.

     C'était la nuit et toutes les lumières des cargos, des grues et des entrepôts qui bordent la Loire étaient éclairées et tout ce monde industriel et moderne devenait féerique. Tout le monde était évidemment sur le pont pour admirer le spectacle. Le quai d'attache du Bélem est presque en plein centre de Nantes. La foule bordait les quais et des cris retentissaient, interpellant les matelots du bord.

     Nous revenions d'un voyage dans le temps qui nous avait emportés presque deux siècles en arrière…

     Dans un café du port, je bus deux demi-litres d'une excellente bière brune, puis nous sommes revenus dormir à bord, pour la dernière fois.

     Et pour la première, depuis quatre nuits, sur une bannette immobile. »

                                                                            du 27 au 30 Octobre 2000.


Bernard Jund


Bernard Jund,
Artiste singulier, écrivain, peintre.