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« Les Galets », ou comment l’on devient Quartier-Maître.

1er prix de l’originalité au concours international du récit francophone de la mer et du voyage.

 Le Médecin-Chef était un artiste. L’Officier des équipages était un « brave homme », bourru et paternaliste, comme il se doit. Les Seconds-Maîtres de francs buveurs qui avaient le tort de ne pas s’en cacher.



Marin Pompon rouge

 Photo © Philip Plisson, site web www.plisson.com


 Et moi, simple matelot. Le « brave homme » m’appelait « Le Professeur ». Dans le civil, j’étais peintre et professeur de dessin. C’est évidemment le titre de Professeur qui avait le plus impressionné le papa des équipages. Ce qui ne m’empêchait pas d’être un sans-grade, car que peut-on bien faire d’un artiste à bord d’un navire. Aussi comme il me fallait quand même une spécialité, j’étais devenu infirmier, marin plus infirmier (on ne pouvait rêver mieux à une époque où la France défendait ses colonies dans le Sahara ou Les Aurès) on envoie que très rarement la Marine dans ces paysages-là, ou peut-être quelques commandos de Fusiliers Marins, mais pour ce rôle il faut des sportifs pas trop « intello ». Sportif ? J’étais nul. Intello, je ne sais pas, mais sans doute pas suffisamment primaire ! …




Marin Pompon rouge

 Photo © Philip Plisson, site web www.plisson.com


 Mon grand tablier blanc d’infirmier était plus souvent couvert du vermillon des gouaches « Linel » que du sang de l’Armée Française. J’avais quand même dû suivre une formation maritime, puis celle d’infirmier, et je devais quelquefois assurer des services de nuit ou de week-end auprès des malades. Mais mon travail principal consistait à m’occuper de la décoration de l’Hôpital Maritime, ainsi que de l’ornementation des salles, lors des différents bals de la « Royale » qui étaient très nombreux.
 
 Pour tout travail à entreprendre, quel qu’il soit, l’Armée ne lésine pas sur les moyens. J’avais toujours des matelots pour nettoyer les pinceaux, remplir les grands fonds fastidieux dans les décorations des salles de bal, et … pour pousser mon échafaudage pendant que je me cramponnais au sommet – Michel-Ange, quoi !

 Et les gars me suppliaient de les prendre avec moi pour ce genre de travail afin d’échapper à d’autres corvées moins gaies. De plus, ils ne dépendaient alors que de moi (rappelons que j’étais simple « mataf » comme eux) et j’avais tous les privilèges qu’ils partageaient alors aussi.

 Je fus chargé entre autre de l’aménagement du foyer des malades. Au centre du lieu, avait été construit un bassin, sous une verrière, de superbes papyrus y proliféraient, l’initiative venant évidemment du Médecin-Chef Artiste. A part les plantes… le bassin était vide, l’eau devait en jaillir, retomber sur les papyrus et créer l’agréable bruit d’une fontaine dans un patio oriental. Pour compléter le charme, il allait falloir des poissons, puis meubler le fond en ciment du bassin de cailloux décoratifs.




Les Galets

 Photo © Philip Plisson, site web www.plisson.com


 Comme nous étions au bord de la mer, le rêve de cailloux ornementaux devenait un rêve de galets. Le Médecin-Chef fait part du projet à l’Officier des Equipages qui est chargé d’organiser le ramassage des galets. Des papiers sont remplis, une liste de matelots est établie. Un camion, un chauffeur réquisitionné, un jour « J » déterminé. Tenue de sortie plus treillis (gris bleu comme le ciel breton, le treillis des matelots), casse-croûte, bonbonne de vin (nous ne partions que pour une matinée, mais la vie au grand air même si elle ne dure que deux heures, ça creuse).

 Nous embarquons un matin dans une sorte de camion benne, transport de gros matériaux oblige, les gars assis à même la tôle à l’arrière, moi à l’avant avec l’Officier. Et nous sortons de la ville, voguant le long des côtes bretonnes à la recherche de la plus belle plage de galets possible. Pendant le voyage, je méditais. Qu’allais-je faire de cette douzaine de matelots pour tous les occuper et que mon rôle ait l’air important. Que cela dure le plus longtemps possible pour justifier le casse-croûte. De plus, le bassin mesurait deux mètres de diamètre à tout casser ! Je n’allais quand même pas leur faire remplir le camion benne…




Les Galets

 Photo © Philip Plisson, site web www.plisson.com


 Arrivés sur la plage, tout le monde descend, s’ébroue, s’époussète, enfile les treillis, attend des ordres. L’Officier lui est là pour la discipline, pas pour le choix des galets.
- « Professeur, tu leur dis ce qu’ils doivent faire ! »
Hum ! Voilà ça y est ! Il faut que je plonge, que je commande, surtout que je trouve une raison à cette super organisation stratégique, les galets sont là sous nos pieds, il suffit de se baisser pour les ramasser alors quoi ! Tout ce monde, tout ce déploiement de force mécanique (gros camion), de chef (le papa des équipages), de sous-chef (moi) pour capturer des galets qui n’ont aucune envie de nous échapper…
-« Bien ! … alors …vous vous divisez en quatre groupes » (déjà cela fait plus sérieux que l’anarchie d’un seul groupe dispersé à sa guise sur la plage). Conciliabules dans l’équipage, qui s’associe avec qui ? J’aurais peut-être dû, là aussi intervenir, ne pas leur laisser le choix, trouver une classification, n’importe laquelle, par taille, couleur de peau, équilibrer les forces physiques, les qualités intellectuelles, ou je ne sais quoi…
Je pouvais ensuite diviser stratégiquement la plage, en attribuer une portion à chaque groupe, ça aurait aussi fait sérieux. Mais j’optais rapidement pour une autre solution que je venais d’improviser dans mon cerveau désemparé : j’allais faire classer les galets !
Différencier pour le classer un objet aussi sommaire que le galet, pouvait sembler une tâche impossible ou alors seulement à la portée de quelque mathématicien rigoureux qui aurait analysé, étudié et calculé la courbe mathématique de son profil, l’aurait pesé, calculé la densité de sa matière, etc…





Les Galets

 Photo © Philip Plisson, site web www.plisson.com




 Je devais rester dans mon domaine : couleur, décor de la surface de l’objet, et puis je devais tenir compte des capacités artistiques de mes « hommes » d’équipage (tous sans spécialité donc sans qualifications intellectuelles reconnues, sans diplôme et sans grade).
Comme chacun l’a remarqué, l’élément décoratif de base chez le galet est la ligne, ligne souvent plus claire que la coloration grise de l’ensemble. Donc, en général disons-le sommairement, cette ligne est blanche sur fond gris, résidu d’une couche géologique différente de l’ensemble de la matière…grise. Une deuxième particularité est observable : le galet style aggloméré à plusieurs tons de grains gris différenciés.
Voilà déjà de quoi occuper deux groupes, un pour les galets à décor linéaire, l’autre pour les galets à grains. Mais ce n’était pas deux groupes que j’avais à ma disposition, mais bien quatre, il me fallait donc encore deux autres spécialités. Pour le galet à grain, difficile de faire de sous-groupes, mais pour la ligne blanche circonvoluant le volume, il y avait des différences remarquables d’un caillou à l’autre : tout simplement le nombre de lignes. Les plus simples se contentaient d’une sobre ligne comme un coup de pinceau sur une poterie japonaise. J’avais là une troisième équipe à employer. Enfin, le quatrième groupe n’aurait qu’à s’approprier les galets à lignes nombreuses.




Les Galets

 Photo © Philip Plisson, site web www.plisson.com


 Au début le travail fut délicat, aussi « mes gars » consciencieux venaient couramment me montrer le choix qu’ils faisaient pour avoir confirmation de l’exactitude de la classification entreprise. Ils doutaient beaucoup d’eux-mêmes, peu habitués qu’ils étaient à prendre des initiatives aussi subjectives que le choix artistique d’un caillou.
La matinée se déroula agréablement. Nous respirions le bon air marin, ce qui nous ouvra l’appétit et justifia le copieux casse-croûte de dix heures. Je faisais soigneusement ranger les galets dans le camion par petits tas calés dans les coins : les rayés, les pas rayés, les granulés, etc…

 Nous rentrâmes juste à temps pour le repas de midi. Et l’après-midi se passa à aligner en zone concentriques de même espèce et par taille croissante ou décroissante les galets au fond du bassin.
Le Médecin-Chef fut très satisfait de notre travail…

 Cette année-là, les tempêtes d’équinoxe durèrent cinq jours et cinq nuits sur les côtes françaises. Les plages furent dévastées. Les ports de plaisance virent les bateaux s’empiler les uns sur les autres. On en retrouva sur la chaussée, imbriqués dans les vitrines des magasins, échoués aux terrasses des cafés. Quand le temps se calma, on fit le compte des dégâts et parmi les choses étonnantes, incroyables, stupéfiantes, celles que les assurances ne rembourseraient jamais, on constata la disparition totale des galets de toutes les plages dont ils étaient l’ornementation, la parure, la fierté… Quelques-uns furent bien retrouvés dans les rues de la ville mais la majorité avait bel et bien totalement disparu. La mer qui les avait fait, qui les avait polis amoureusement pendant des siècles, avait repris son bien.

 J’avais honte… car je ne fus pas loin de penser qu’elle avait été outragée du kidnapping effectué quelques jours auparavant, et que, voyant que nous avions soustrait à l’une de ses plages quelques-uns de ses plus purs chefs-d’œuvre, elle avait décidé de nous confisquer le reste à jamais.
Personnellement j’aurais préféré taire mon larcin, mais la Marine Militaire n’a pas de ces crises de conscience, et de ces scrupules sentimentaux vis-à-vis de la nature et l’on décréta au contraire que cet enlèvement « in extrémis » d’un échantillonnage de chefs-d’œuvre, aujourd’hui disparus, avait été un « coup de maître » !
Tiens ! Voilà un mot qui sonne bien à propos. Et si on n’alla pas jusqu’au galon doré, j’eus quand même mon premier galon rouge : celui de Quartier-Maître.

 Il se peut que d’autres faits moins marquants soient venus renforcer l’exploit reconnu plus haut, mais dans ma mémoire, seul reste un galon de Quartier-Maître remporté de haute lutte face à une mer déchainée voulant m’interdire la domination et l’exploitation de ses plages de galets.

Bernard Jund.


Bernard Jund

Artiste singulier, peintre, écrivain.

Extrait de la revue « Dire », revue du conte et de l’oralité, numéro 12 ; automne 1990.